Sénégal pas si vert
Publié: 25/02/2010
C'était il y a deux ans. Bousculé par les manifestations contre la hausse des prix alimentaires, le président sénégalais Abdoulaye Wade lançait sa « Grande offensive agricole pour la nourriture et l'abondance » (Goana). Un programme qui vise - par des subventions aux intrants, l'organisation des marchés ou par l'irrigation - à doubler la production de riz ou à tripler celle de lait. Des ambitions à la soviétique qui laissèrent incrédule une part de la presse et aussi l'opposition. De fait, celle-ci vient de mettre la bonne récolte 2009 sur le compte d'une météo favorable et dénonce les vaines promesses.
Cet épisode rappelle une réalité oubliée. Au-delà de la surpopulation de Dakar et ses embouteillages, le Sénégal est avant tout un pays agricole. La moitié des 14 millions d'habitants sont des ruraux. Dans ce pays où les récoltes jouent au yoyo suivant la qualité de l'hivernage (saison des pluies), l'autosuffisance, surtout, reste problématique. Selon les années, de 500 000 à 1 million de tonnes de riz est importée.
En fait, le Sénégal symbolise la persistance en Afrique subsaharienne d'une agriculture extensive. On n'y compte que trois tracteurs pour 10 000 hectares, l'usage des engrais ou des semences améliorées est trop réduit. Sans parler du crédit. Bref, la révolution verte reste à venir. Et un tiers des terres agricoles est peu ou mal exploité, à l'exception notable des cultures de rente, comme l'arachide, contrôlée par la confrérie des Mourides, ou la canne à sucre, dépendante du groupe Mimran.
Bien des raisons l'expliquent : déficit de financements et de formations, archaïsme des circuits commerciaux, concentration des moyens sur les villes, sans oublier le débat sans fin sur le commerce international, illustré par ces produits européens, oignons ou poulets, envahissant parfois les étals de Rufisque ou de Tambacounda.
Bien sûr, il faut éviter la caricature. Ce serait oublier la vitalité du monde rural, celle de ces multiples associations villageoises et malgré tout, les efforts de développement, comme le récent projet d'aménagement hydraulique du delta du Sénégal. Après des décennies d'oubli, la question agricole, surtout, a refait surface. Depuis, notamment, le Nepad initié en 2001, elle refait partie des priorités de l'aide internationale, comme dans le cadre du Millenium Challenge Account américain. Au sein de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), ce germe de marché commun ouest-africain, le Sénégal et ses voisins tentent aussi d'initier un embryon de politique agricole commune (Ecowap). Mais voilà deux semaines, à Dakar, une table ronde sur le sujet n'a pu qu'acter que les fonds manquaient pour les Programmes nationaux d'investissement agricole (Pnia).
Pour le Sénégal, et les autres, se posent des choix difficiles qu'a connus l'Europe au sortir de la guerre. Faut-il intensifier, ce qui revient à accélérer l'exode rural et à fragiliser les structures sociales ? Faut-il favoriser l'agriculture familiale ? (lire « Défis agricoles africains », Karthala, 2008). Il y a aussi l'option des cultures pour « riches » comme le bio, le coton équitable ou l'horticulture, mais elles restent marginales. Faut-il enfin tenter des méthodes plus radicales. Comme d'autres, le Sénégal s'est lancé dans la « coopération » avec les puissances émergentes. La Chine joue sa carte et des Saoudiens projettent des investissements rizicoles. Justifié comme accélérateur, ce « land grabbing » est dénoncé par les ONG et une part des populations. En Afrique, la terre, c'est toujours plus que de l'économie.
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